GRAVITY

Plan large. Une portion de la Terre, avec ses rubans de nuages, ses océans bleutés et ses terres, est vue depuis une orbite basse. Un léger bruit grave est audible. Quelques étoiles sont visibles sur le noir du ciel, sur le bord droit. Lentement, le paysage défile sous nos yeux. Des échanges radios se font à présent entendre. Une des étoiles semble bouger. Et grossir. Ce n'est pas une étoile, c'est un vaisseau. Les messages radios sont de plus en plus compréhensibles. Ce sont les échanges entre le Contrôle de Mission au sol à Houston et la Navette Spatiale qu'on devine maintenant contre le fond noir. La Navette grossit rapidement dans le cadre pour s'inscrire sur le paysage terrestre en contrebas. Le point de vue s'approche encore, tournoie autour de l'orbiteur pour atteindre la soute qui contient le télescope spatial Hubble, installé sur un support d'arrimage. La spécialiste de mission Ryan Stone, installée au bout du bras robotique de la Navette, s'affaire sur une des baies électroniques du télescope pendant que virevolte autour de l'ensemble le Commandant Matt Kowalski. Celui-ci teste un dispositif de déplacement autonome, une sorte de jetpack, accroché dans son dos. Il n'est ainsi pas relié physiquement à la Navette. La caméra se promène, flotte maintenant autour des deux astronautes, offrant des cadrages parfois au plus près d'eux. L'activité radios est intense, mais calme et relativement bon-enfant, avec un Commandant Kowalski, dont c'est l'ultime mission avant la retraite, assez prompt à raconter des histoires. On sent Stone, scientifique rookie de l'espace, plus concentrée à la fois sur sa tache et sur son mal de l'espace.

Changement d'ambiance. le Contrôle à Houston informe les astronautes que des débris de satellites ont été repérés en interception de leur orbite. Ils doivent cesser leurs activités, regagner l'intérieur de la Navette pour ceux qui sont dehors, et préparer une rentrée d'urgence. La caméra suit alors Kowalski qui quitte un instant Stone pour s'occuper, dans la soute, à libérer Hubble de son arrimage avec la Navette. La tension devient palpable. Le rythme s'accélère. Houston ne répond plus. Les astronautes doivent faire au plus vite maintenant. Soudain, des morceaux brillants traversent le champ de vision, en silence mais à une vitesse démesurée. Les débris sont là. Partout. Et certains viennent percuter de plein fouet la Navette qui tournoie dès lors dans tous les sens. Des débris s'éparpillent partout. Encore attachée à l'extrémité du bras robotique de l'orbiteur, Stone hurle, prise dans la rotation folle de la navette malmenée. Puis un nouveau choc sectionne, en un éclair, ce bras qui tournoie à son tour, lancé dans l'espace comme une pierre par une fronde. Le Commandant Kowalski a pris la mesure de l'urgence et tente de garder un visuel sur Stone au bout du lambeau de bras qui l'entraine. Elle doit se détacher. Ce qu'elle arrive à faire enfin. Mais la voilà alors elle aussi libérée dans l'espace, sans attache, sans rien à quoi se raccrocher, sans moyen de stopper sa propre rotation ni son mouvement. Elle s'éloigne. Seule dans l'immensité noire du ciel. Le plan s’élargit. La vue de la Terre à disparue, elle est derrière nous. Il n'y a plus que le noir et le vide. Stone est paniquée. Personne ne répond à ses appels radio. Elle tourne sans cesse. Elle est vraiment seule.

Voilà. Tout cela c'est le début de Gravity. Un générique limité à sa plus simple expression, une immersion directe dans l'Espace. Et une plan-séquence de quasiment un quart d'heure qui joue avec virtuosité avec les distances, les cadrages, les références. La caméra du réalisateur mexican Alfonso Cuaron nous plonge dans la peau d'un astronaute, flotte, se déplace, tourne avec une fluidité et une précision offrant les sensations visuelles d'une virée en apesanteur. La suite raconte la course à la survie de Kowalski et Stone, livrés à eux-mêmes après la destruction partielle de la Navette. Les séquences calmes, presque sereines, alternes avec des morceaux de bravoure, des combats épiques contre l'apesanteur et la mécanique dans l'espace. Car là haut, en l'absence de frottement avec l'air, tout objet en mouvement poursuit son mouvement immuablement tant qu'il n'est pas perturbé (par un choc, ou la mise en route d'un moteur ou autre...). Un homme, sans attache à un vaisseau, dans l'espace et sans jetpack par exemple, est incapable de modifier sa trajectoire. Il pourra toujours nager, se secouer, crier, rien n'y fera. C'est cette impuissance, cette réalité froide qui donne une grande partie de la tension que provoque le visionnage de ce film. Le stress monte, on partage, ou du moins on comprends la peur, le désespoir de Stone livrée à la dérive perpétuelle dans l'immensité de l'Espace. On retient sa respiration, comme elle lors d'un plan magistral nous emmenant en une seule prise jusqu'à l'intérieur de son casque où l'oxygène se fait de plus en plus rare.

Visuellement très ambitieux et maîtrisé, le film regorge de détails. Dans les stations, les véhicules. Pendant les séquences de destruction, des événements d'arrière-plan sont parfois aussi importants que ce qui se passe devant. Et le format IMAX 3D donne sa pleine dimension du spectacle. On est au coeur de l'image, de l'action. On se surprends à cligner des yeux instinctivement lors de passage de débris (en 3D donc). L'image est claire et nette, puisant sa puissance de la lumière des deux projecteurs synchronisés. Les vues de la Terre sont magnifiques, avec ses levers de Soleil ou de Lune. C'est clairement une volonté de retranscrire le sentiment que peuvent ressentir les astronautes là-haut, à la vue de notre planète. Le son n'est pas en reste puisque c'est un des éléments marquants et très maitrisé aussi du film. Tout ce qu'on entend retranscrit la réalité, à savoir qu'il n'y a pas de son dans l'espace (car pas d'air par exemple) mais qu'on peut "ressentir" les sons à travers la combinaison spatiale ou la structure de la station. La bande originale est adéquate car canalise efficacement la tension, le stress des moments d'actions, et peut se faire très mélancolique quand le désespoir l'emporte. Une très bonne note donc à Steven Price, qui a notamment travaillé avec Howard Shore ou encore sur Batman Begins.

Attention ce qui suit aborde des aspects de l'histoire et de l'intrigue, ne lisez pas ce paragraphe si vous ne désirez pas ruiner votre découverte du film (spoiler). Au-delà de l'aspect spectacle visuel et sonore, le film à mon avis est une véritable allégorie de la vie et de la renaissance, et du lien avec nos racines, notre planète, ainsi que notre fascination pour l'Espace. Ca parait parfois même évident. Il y a un plan assez explicite, quand Stone regagne le sas de l'ISS et quitte sa combinaison, après un long moment de tension. Se relâchant et reprenant ses esprits, on la voit flotter et prendre une position quasi-foetale sur fond d'écoutille circulaire. Position de yoga pour se recentrer et se ressourcer, en pleine régression foetale? Egalement, on peut voir peut-être toute la fin comme une métaphore de la naissance. Le coté inéluctable de la chute vers la Terre, avec Tiangong et le Shenzhou qui foncent dans les hautes couches de l'atmosphère, peuvent résonner comme le début du travail de la mère lors d'un accouchement. Stone, dans sa petite capsule, ressent la chaleur, les vibrations, les sons de cette descente. Puis la chute dans le lac, le coté étouffant de l'eau qui pénètre le Shenzhou, l'arrivée de la vie, le passage d'un environnement à un autre. On doit quitter la capsule, retenir sa respiration pour émerger... Un peu similaire à l'expulsion, le passage du bébé dans le bassin de sa mère, le passage de la vie dans l'utérus à la vie dans l'air, de la première respiration. Puis enfin la Terre ferme, les racines, l'eau. Et ce plan, toujours un plan-séquence, où par une ultime démonstration de sa volonté de (re)vivre, Stone se dresse sur ses jambes tremblantes (par le séjour en apesanteur) puis titube, fait quelques pas à la manière d'un nouveau-né... Comment ne pas voir là le début de sa nouvelle vie? Précédemment anéantie par la perte de sa fille quelques années plus tôt, ne (sur)vivant finalement que comme un zombie, roulant en voiture pour ne pas penser, elle vient de renaître. Aidée par un Kowalski-messager, dont l'âme vient la visiter aux portes de la mort, elle s'est libérée de son fardeau, et décide de vivre. Le ciel redevient alors bleu, le paysage est un paysage primitif, presque originel, intact. Une sacrée histoire à raconter, une revanche sur la mort, ou plutôt une mort qui est apprivoisée, reconnue pour ce qu'elle est. C'est peut-être tiré par les cheveux, mais c'est ce qu'on peut ressentir selon moi, par delà l'enchainement en apparence simpliste des séquences.

Alors bien sûr on peut discerner quelques erreurs, quelques arrangements avec la réalité purement scientifique. Comment expliquer ainsi que Hubble, la Navette Spatiale, ISS et Tiangong, soit les plus volumineux engins en orbite, se retrouvent sur la même orbite, à quelques encablures l'un de l'autre alors que le ciel est si vaste? Comment comprendre qu'en quelques sauts de puce on puisse passer de l'un à l'autre? Comment peut-on passer plusieurs heures en sortie extra-véhiculaire simplement en sous-vêtements dans son scaphandre, alors qu'il faut normalement de longues minutes, et de l'aide, pour enfiler ou retirer tout ça? Ce sont de petits arrangements, on l'a dit, finalement peu significatifs (après tout, sans ça, le film serait fini au bout de 15min...) qui ne doivent pas obscurcir le visionnage de 1h30 d'apesanteur. Et on le lui pardonnera en remarquant que son succès critique et public est une bouffée d'oxygène dans un paysage cinématographique un peu terme surpeuplé de remakes, de reboots, de suites et de spin-off! Une oeuvre originale et palpitante, écrite par son réalisateur, diffusée mondialement et dans les meilleures conditions possibles, sur un sujet qui n'est pas porteur comme une guerre ou des robots géants... ça se salue!