Nous voilà partis pour quelques minutes de vérification et de manipulation pour mettre de la vie dans notre Catalina. Les niveaux sont vérifiés, pression hydraulique contrôlée, la radio essayée et les derniers paramètres météo pris.

- "Ok, on démarre le 2." lance-t-elle. "Capots ouverts, richesse réglée, pas réglé, un peu de gaz, fuel booster on, primer et on lance : starter". Dès lors, les pales de l'hélice de droite défilent sous l'entrainement du démarreur. On entend la mécanique se réveiller, les cylindres s'ébrouer. On laisse passer quelques pales puis contact, on branche les magnétos. Là, c'est fumée, ratés, hoquet, puis cavalerie! Les chevaux du moteur Pratt se présentent à l'appel, et le ronron merveilleux du moteur en étoile secoue doucement l'avion.
- "Bien, celui-là pour une fois il est parti nickel!"
- "Au tour du 1".
En suivant la même procédure, voilà maintenant le moteur de gauche en route, et le bruit dans le cockpit et les vibrations bien là pour le confirmer. On ferme les vitres, en attendant que l'huile chauffe, et on effectue ensuite le check-list avant décollage.
- "Ok on est bon. Alors, on décollera en piste 08 puis virage à gauche pour prendre un cap 275 pour commencer. Montée vers 3000 pieds initialement, au-dessus du lac, et on continuera ensuite à monter pour passer le col au fond de la vallée. Tu verras on laissera la route qui mène à Doubtful sur la droite."
- "Hihi ça va me rappeler des souvenirs ça!" dit-elle en souriant
- "Ensuite ben on descendra doucement vers le fjord et là on avisera pour poser, OK?"
- "Ok. Alors on y va"

Un rapide coup d'oeil aux enfants pour voir qu'ils ont le sourire jusqu'aux oreilles, et me font un signe du pouce.
Le roulage jusqu'au seuil de piste, sur l'herbe, se fait sans encombres, et nous voilà alignés, face au soleil levant. Il est maintenant temps de lâcher la puissance. Manettes des gaz poussées lentement vers l'avant pour aller chercher les 48 pouces à l'admission et 2700tr/min. Les pales des hélices claquent, les vibrations sont intenses, on doit réveiller tout le quartier! Et notre vieil avion s'élance puis prend l'air tout en douceur, sans qu'il y ait vraiment besoin de lui dire...

La pression d'admission est réduite à 35 pouces pour la montée, le pas des hélices ajusté pour 2700tr/min. Déjà le bruyant décollage fait maintenant place à un ronronnement plus sourd et plus onctueux. Large virage en montée à gauche, pour se diriger vers le Lac Manapouri et remonter ensuite le bras ouest. On laisse le soleil dans notre dos, et admirons déjà la vue.

- "3000 pieds, on y est. On réduit un peu"
- "Oui. Pression à 30 pouces, 2050tr/min... voilà" indique-je. Le bruit des moteurs se fait encore à nouveau plus rond et calme, sans pour autant rendre la cabine plus silencieuse. "Je vais voir les enfants et les mettre au balcon et je reviens tout de suite".

Le balcon, ce sont les deux immenses verrières arrière en forme de dômes, les plate-formes d'observation privilégiées de l'avion. Les enfants y sont toujours dès que le vol le permet, et passent des heures à observer le paysage défilant doucement sous leurs pieds. Et ainsi notre Cat' se dirige lentement vers la vallée au bout du bras ouest, pour atteindre le col que l'on passe sans problème. Une petite tête blonde apparait alors à l'entrée du cockpit, entre nos deux sièges.

- "Papa, j'ai vu des gens en bas, près du col!!"
- "Ah oui? Surement des randonneurs, il y a justement un itinéraire de rando qui passe par là. On le suit. Vous leur avez fait coucou?"
- "Oui, ils nous faisaient coucou aussi!"

On réduit alors les gaz pour entamer une descente tranquille. La vallée verdoyante est parsemée de petits lacs qui sont nos bornes-étapes : Gair Lock puis Lock Maree. Ca serpente un peu, avec tout autour des sommets à plus de 1000m. La vue dans ce petit matin est magnifique, l'air calme.
Déjà l'extrémité du fjord apparait, avec ses eaux foncées. On voit les iles qu'il abrite : Cooper Island et Long Island.

- "1500 pieds, on fait un tour à l'ouest de Long Island, pour jeter un coup d'oeil. On devrait pouvoir poser à Duck Cove" indique-t-elle.
- "Oui, ce sera bien là. Il y aura personne"

Les moteurs tournent maintenant avec un peu moins de pression d'admission, pour la descente le long de la cote sud de Long Island. On décrit un grand virage à droite pour vérifier que la zone est dégagée de tout arbre mort, toute embarcation pour préparer l'amerrissage. L'avantage de ce matin c'est la quasi-absence de vent, rendant la surface du fjord lisse comme un miroir. La mer est à moins de 10km mais les vagues sont des plus faibles. Une fois le zone vérifiée, les enfants de nouveaux assis et attachés, nous préparons l'approche finale. Déploiement des flotteurs de voilure, 90 noeuds, ajustement du pas et de la puissance... L'avion glisse vers le plan d'eau calme. Encore quelques mètres, quelques centimètres puis c'est le contact. On entend le bruit des flots léchant la coque, avec les vibrations associées. On réduit progressivement, la vitesse diminue. Le Cat' s'enfonce ensuite lentement, une fois que la vitesse ne rend plus l'eau trop dure.

- "Ok nous y voilà. On coupe". Une dernière vérification des paramètres, de l'état de la batterie, de la flottabilité, puis manettes de richesse sur Cut Out. Les moteurs se taisent dans un dernier souffle. Les hélices font encore quelques tours puis s'immobilisent...
Dans le silence revenu, je lance : "Il est l'heure du p'tit déj, non?". Il n'en fallait pas plus pour que tout le monde se précipite à l'arrière, aux verrières, pour profiter du spectacle. J'ouvre l'une d'elles. L'air frais et humide du fjord s'engouffre dans l'avion en même temps que les parfums de bush et d'algues. Nous installons le petit déjeuner avec tout ce qu'il faut pour bien apprécier ce moment en famille, dans le lent mouvement de l'avion sur les flots calmes.

Il ne faudra pas très longtemps pour que nous soyons visités : des dauphins hector et des otaries viennent voir de plus près cet intrus qu'est le Catalina. Il n'y a pas un bruit, seulement leur souffle de temps en temps à la surface de l'eau, un petit clapotis. Le fiordland est l'endroit idéal pour venir côtoyer la paix et la nature...

Près d'une heure plus tard, nous refermons les vitres, rejoignons nos places et préparons à nouveau l'avion.

- "Ce vol-là c'est pour moi donc" dis-je en m'installant cette fois à gauche
- "En route. On suit la cote vers le nord, je t'indiquerai ensuite l'entrée de Dagg Sound" me répondit-elle

La remise en route à lieu sans problème. Sur l'eau, l'avion glisse tranquillement dès l'allumage des moteurs. Après quelques minutes, nous revoilà en l'air vers l'ouest, laissant derrière nous les premiers navires de tourisme. On vire à droite pour longer Five Fingers Peninsula et survoler la Mer de Tasmanie le long de la cote. La végétation est ici luxuriante, baignée quasiment en permanence dans l'humidité de cette cote ouest exposée aux perturbations venues du large.
L'entrée de Dagg Sound apparait d'un coup, et à 1500 pieds, nous nous y engouffrons. Pas de col à passer pour le moment, simplement un bras de mer, qui rejoint un autre séparé seulement d'une étroite bande de terre. Le décor, dans la lumière matinale est grandiose. Nous nous faufilons de virage en virage pour gagner ensuite, par le sud, le fameux Doubtful Sound. Là déjà quelques bateaux de tourisme voguent. Il est d'ailleurs possible de passer la nuit à bord de certains.

Nous profitons simplement pour faire un peu le spectacle en effectuant un léger "touch&go" au coeur du fjord.

Virage ensuite à gauche au-dessus de Bauza Island pour reprendre une route sud-est qui nous ramenera à Manapouri.

Ainsi nous remontons le fjord vers Deep Cove. Le passage du col nous impose de monter un peu. On retrouve au fond du bras de mer la route qui le relie au Lac Manapouri, en voyant les serpentins qu'elle dessine pour rejoindre le col.

Une fois celui-ci passé, on vire doucement à gauche vers le lac qu'on aperçoit en contre-jour. On peut redescendre un peu, survoler le lac à nouveau, et préparer l'approche à Manapouri Airport, en piste 26 cette fois-ci...

Notre vol prend fin sans encombres, le Cat' pose ses roues sur l'asphalte doucement, puis nous roulons vers notre parking. Il est presque 11h. Il nous restera à passer l'avion à la douche, remettre les protections, le fermer et lui dire à une prochaine fois pour un aussi beau vol j'espère. En attendant il est juste l'heure de l'apéritif. Par une si belle journée je suis sur qu'on trouvera une belle terrasse pour déjeuner à Te Anau!