L'ordre et le chaos. C'est presque ce qu'on peut retenir d'une plongée dans Tokyo. On a en effet l'impression qu'en permanence les deux camps s'opposent et se disputent la rue, la vie, les activités des tokyoites. De l'ordre, il y en a de multiples représentations. Les jardins, les sushis alignés, les baguettes, la coiffure des lutteurs de sumo, les plis d'un kimono. Presque dans l’indifférence totale, la ponctualité des métros et trains de la ville renvoie la légende des chronographes suisses au rang des sabliers. Si vous ratez votre train, c'est que vous êtes en retard, lui pile à l'heure. Et sur le quai, remarquez les marquages au sol, ils vous indiquent où attendre et vous mettre en ligne; la rame s’arrêtera exactement là! Une fois dans le train, admirez la propreté et l'absence totale de tags et autre graffitis, ou de chewing-gum au sol. Le métro et le train sont impeccables, ce qui pour un français, et a fortiori un parisien, relève de l'utopie. La culture japonaise y est forcément pour quelque chose.

La rue n'est pas en reste, une certaine impression de propreté se dégage, même si elle est peut-être artificielle. Les immeubles sont alignés et bien espacés les uns des autres : aucun bloc, aucun immeuble ne touche un autre, probablement un résultat d'un standard anti-sismique. Pour permettre une certaine flexibilité de cette croûte de béton et d'asphalte qu'est la capitale japonaise en cas de tremblement de terre, peut-être les ingénieurs ont-ils imposé un espace de pratiquement un demi-mètre entre les tours... Et également la présence d'un escalier extérieur, ce qui apporte alors un caractère hétéroclite au paysage urbain. Car là commence le chaos. Chaos des couleurs des façades, et des revêtements. Céramiques grises ou vertes, peinture rouge ou turquoise, crépi blanc. Formes arrondies ou droites, brillantes ou mates. Toits en terrasse ou inclinés, avec balcons en retrais successifs uniques à la ville. L'ensemble des constructions du centre urbain propose un kaléidoscope grandiose et pittoresque de l'architecture banale de Tokyo. S'y retrouver est une gageure puisque les rues portent rarement un nom, et qu'une adresse fait donc plutôt référence à un bloc, un immeuble et une entrée qu'il vaut mieux avoir repéré sur un plan au préalable! Et ne comptez pas sur le fait qu'une rue peut se différencier d'une autre: les enchevêtrements de câbles électriques, de fils de téléphone, alourdissant dangereusement les poteaux, termineront de vous perdre par leur caractère bordélique et répétitif. Ici on n'enterre pas les réseaux. La maintenance et l'installation s'en trouvent aisées, mais le spectacle est pour le moins confus! Comment s'y retrouver?

Si la cérémonie du thé ou l'agencement des tatamis répondent à des règles strictes d'ordre, la vue des affichages électroniques et des enseignes lumineuses des rues semble elle refléter chaos et exubérance. Ce contraste se manifeste peut-être également dans les délires culturels des japonais, exacerbés dans les quartiers populaires d'Akihabara ou Shinjuku. Costards-cravates et minishorts en jeans. Grandes multinationales et mangas érotiques. Bonzes et écolières.